Le projet gouvernemental vise à faire passer, dès la rentrée 2019, les droits d'inscription des étudiants extra-communautaires : en licence de 170 à 2770 euros (16 fois plus), en master de 243 à 3770 (16 fois plus), en doctorat de 380 à 3770 euros (10 fois plus). Certes, le montant des bourses nationales attribuées (à ceux qui y ont droit) serait sensiblement relevé (triplement envisagé), mais pas à la hauteur d'une telle hausse exponentielle des droits d'inscription pour les étudiants extra-communautaires.

Intitulé Bienvenue en France, le dispositif correspondrait, selon le gouvernement, à une stratégie d'attractivité des étudiants étrangers. Mais de quels étudiants ? Sans doute des étudiants riches et non des plus pauvres... On voit, là, une stratégie visant Chinois, Indiens, Brésiliens... plutôt que Guinéens, Soudanais, Maliens, Erythréens...

Dans Libération du 30 janvier 2019, Balla Fofana décrit le dévoiement qu'a opéré une telle réforme en Angleterre depuis Tony Blair en 1997. On arriverait ainsi, d'après la sociologue, non seulement au désengagement accéléré de l'Etat, mais aussi à une politique délibérée d'auto-responsabilisation croissante des étudiants eux-mêmes dans leurs études, jusqu'à devoir commencer leur vie professionnelle ensuite criblés de dettes...

Et qui dit que cette stratégie d'attractivité ne présagerait pas l'augmentation ultérieure des droits d'inscription des étudiants intra-communautaires ? Un coup pour voir en somme, avant extension d'un désengagement plus prononcé encore de l'Etat...

Mais sur un sujet aussi sensible que l'augmentation des droits d'inscription :

Sait-on que, représentant seulement 17% de l'ensemble de la population active, les enfants de cadres et professions intellectuelles supérieures représentent 35% des étudiants ? A ce jeu, bien entendu, les enfants des employés et des ouvriers sont les grands perdants du cursus honorum universitaire.

Sait-on que, selon les données publiées par le ministère de l'éducation nationale, les enfants de cadres et professions intellectuelles supérieures représentent :

52% des étudiants des classes préparatoires aux grandes écoles (études gratuites, hors, pour certains, la double inscription à l'université) ;

61% des étudiants des Ecoles normales supérieures ;

51% des étudiants de médecine-odontologie.

Ne serait-il pas normal que les frais de scolarité à l'université soient plus élevés pour les familles qui en ont les moyens que pour les autres ? Est-il normal que les études en classes préparatoires soient gratuites ? Est-il normal que les études de médecine-pharmacie-odontologie, toutes dispensées par l'université publique, et donc par le contribuable, ne coûtent que de l'ordre de 2000 à 2500 euros maximum à l'étudiant, soit à peine, pour 8 à 10 ans cumulés, le coût d'une seule année de scolarité en licence pour un étudiant extra-communautaire à dater de la rentrée 2019 (si du moins ce projet de réforme est adopté) ? Et on connaît le très bon retour sur investissement des études médicales...

Plutôt que de signer son désengagement progressif de l'université en commençant par dissuader les étudiants des pays étrangers les plus moins riches d'y accéder, l'Etat ne ferait-il pas mieux d'intégrer au débat démocratique le rôle et la place que les Françaises et Français souhaitent donner, demain, à leur université ? Vincent Troger dit bien l'essentiel dans l'article qu'il a publié dans Le Monde du 28 janvier 2019 : Il nous faut repenser les études universitaires. Comment en effet les universités peuvent-elles et doivent-elles s'adapter aux nouveaux publics néo-étudiants issus de la démocratisation du lycée ? Le temps n'est-il pas venu de transposer la forme des classes préparatoires aux grandes écoles à et dans l'université en les faisant basculer d'un dispositif élitiste (et gratuit) pour quelques-uns à un système élitaire (et gratuit) pour tous ? Comment mieux aménager les cursus universitaires en intégrant totalement les DUT et la pédagogie déployée en lycée vers les BTS ? On est très loin de la question certes aiguë des algorithmes ou de l'augmentation des droits d'inscription... pour les enfants des autres ! Mais n'est-ce pas pourtant là le coeur des questions ?

Voir aussi :

Université : jouer la gratuité contre un retour au pays, par E. Curbézy et L. Allemand, Le Monde, 1er février 2019