Mieux, ils dépassent la vieille opposition entre bienveillance et exigence et montrent comment c'est en unissant l'une et l'autre et en les réconciliant que l'école française réduira les inégalités qu'elle contribue, aujourd'hui encore, à creuser.

La bienveillance ne va pas de soi

Dans son admirable plaidoyer critique et constructif pour une notion pédagogiquement vive (pages 19 et sv.), Aziz Jellab avance que la bienveillance ne va pas de soi. En effet, dit-il, la méfiance à l'égard de la bienveillance repose sur le postulat d'une abdication de l'institution scolaire vis-à-sis de l'exigence intellectuelle. Cette méfiance est d'autant plus vive que l'impression du déclin de l'autorité professorale s'est bien répandue. Et le sociologue-inspecteur, s'appuyant sur le rapport Delahaye (2015), d'expliquer en quoi la bienveillance participe de la lutte contre les vulnérabilités et contre un système scolaire profondément inégalitaire. C'est au coeur même de l'expérience ordinaire des apprentissages en classe qu'une bienveillance quotidienne, unie à une exigence de chaque instant, entraînera une véritable démocratisation scolaire. Pour l'auteur (p. 43-44), trois conditions sont nécessaires pour la promotion d'une école bienveillante : la prise de conscience du pouvoir et du poids de l'école sur le devenir des élèves, l'attention au rapport au savoir, et une meilleure évaluation des élèves pour peu qu'elle soit compréhensive, régulière et davantage formative.

C'est l'adulte qui est responsable de la qualité de la relation qu'il crée

Dans le chapitre 2, Christophe Marsollier insiste sur la nécessité d'accorder toute sa valeur éthique à la bienveillance active (p. 57 et sv.). La bienveillance vise à la fois l'épanouissement de l'autre, son bIen-être, ses progrès et sa protection. Dans le contexte éducatif de l'école et au regard de l'asymétrie de toute relation éducative et pédagogique, c'est l'adulte et lui seul qui est responsable de la qualité de la relation qu'il crée. Selon son degré d'engagement personnel, la manière avec laquelle il porte son attention et les objets sur lesquels il cible son attention, un acteur peut manifester sa bienveillance sous des formes extrêmement différentes, et de manière plus ou moins active ou passive. (...) La posture active se traduit par une exigence éthique, une dynamique sous-tendue par ce questionnement intérieur : Comment puis-je agir au mieux, pour lui/elle ? Dans une approche rogérienne, l'inspecteur genéral-formateur évoque, en page 62, les principaux constituants de la bienveillance en actes : le respect inconditionnel de chaque élève, une considération positive quant aux possibilités d'évolution et d'apprentissages de l'enfant, un respect de sa dignité et une confiance en ses ressources personnelles.

Dans la deuxième partie de l'ouvrage, consacrée à quelques exemples empiriques, trois dispositifs ont particulièrement retenu notre attention : Motiv'action (p. 145), La fabrique de coopération et de bienveillance du collège Sophie Germain à Nantes (p. 169), et, last but not least, La balance de justice, une allégorie de la pédagogie bienveillante, par Carine Chateau, professeure de lettres en lycée, filières technologiques (p. 185-204). Cette dernière expérience est à tous points remarquable. Carine convie le lecteur à apprécier une balance de justice, cocréée entre ses élèves et elle, où tout concourt, dans une élaboration collective, à la mise en oeuvre d'une autorité professorale juste et exigeante, féconde en bienveillance et bien-être, au bénéfice de l'enseignant comme de l'apprenant. Une réinterprétation féconde, car partagée entre élèves et professeure, de la balance des droits ("Nos permissions") et devoirs ("Nos protections") de chacun. Ainsi, page 191, cette balance de justice équilibrée entre

Nos permissions, nous nous accordons l'autorisation : d'exprimer nos ressentis, nos émotions, notre sensibilité, le droit d'être dans le coeur ; d'écrire nos émotions privées dans "le coffret du coeur", d'en prendre soin après la séance ; de rire, de partager de l'humour, de se manifester de l'amitié et de l'estime mutuelle ; d'exprimer nos points de vue et nos expériences ; du droit à l'erreur, d'aller à son rythme, d'être accompagné pendant et après la formation ; d'acquérir des connaissances, des compétences ; de faire des pauses, de se relaxer ; de se retirer des échanges sans justification si le contenu contredit ses principes...

et

Nos protections, nous veillons à sécuriser notre relation par des limites : la ponctualité et le respect des horaires ; le recyclage des pensées qui encombrent son esprit dans la "poubelle des messages toxiques" ; la demande du bâton de parole avant de s'exprimer en "je" ; la suspension du jugement de valeur, de la comparaison, des moqueries, des injures ; l'écoute empathique réciproque ; le secret partagé, hors de la formation ne raconter que son expérience personnelle ; la distinction "moi", "autrui", et la "relation" par l'écharpe relationnelle (NDLR : emprunt à Jacques Salomé) ; l'extinction des téléphones portable pendant les activités de formation.

Une belle illustration-expérience de terrain dans un ouvrage qui, paradoxalement, en comporte assez peu, en tout cas de celles qui seraient présentées du point de vue même des professeurs, au coeur de la classe, objet même de la publication. En effet, si l'ouvrage apporte de sérieux et indispensables éclairages et arguments éthiques, conceptuels et didactiques, il privilégie les points de vue et témoignages des corps d'inspection et de direction. Je m'étonne également que le travail, parfois innovant lui aussi et très souvent précurseur, des personnels psycho-médico-sociaux ainsi que les dispositifs mis en place dans le cadre de la mission de lutte contre le décrochage scolaire ne soient jamais cités ni dans le corps de l'ouvrage ni dans ses annexes. Et hors l'exemple de la balance de justice, cité en supra, le point de vue des jeunes eux-mêmes - mais aussi celui de leurs parents - n'est pas mentionné. Bref, pour résumer, un ouvrage utile surtout du fait même de l'engagement de l'institution éducative via deux de ses hauts fonctionnaires. Et ce n'est certes pas à minimiser. Le lecteur intéressé trouvera de nombreux éclairages et expériences de terrain dans le n°542 des Cahiers pédagogiques paru en janvier 2008 sous le titre Bienveillants et exigeants.

Billet modifié le 5/06/2018 à 13h...