Fille d'un instituteur et d'une institutrice militants de la cause bretonne, philosophe, historienne, directrice de recherche émérite à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et spécialiste de l'éducation et de la Révolution française, Mona Ozouf, à près de 90 ans, donne en cet été si particulier et singulièrement rétif aux manifestations ou rassemblements culturels, une série de conférences qui témoignent de sa vivacité intellectuelle et de sa profonde, permanente et inaltérable volonté de transmettre.

C'est au décès prématuré de son père que, fille unique restée seule avec sa mère, elle vécut une enfance « claustrale » et « recluse ». La jeune fille se réfugia (pour le meilleur) dans les études et obtint le premier prix de français au concours général de 1947. Très studieuse, elle continua sa formation en hypokhâgne au lycée Chateaubriand à Rennes puis en khâgne à Versailles. Agrégation, études de philosophie puis d'histoire après la rencontre avec son mari Jacques Ozouf, puis avec Emmanuel Le Roy Ladurie et François Furet. Directrice de recherche au CNRS, chroniqueuse au Nouvel Observateur et à la revue Le Débat, elle devint une éminente spécialiste des questions relatives à l'école publique et à la Révolution française.

Un magnifique exemple de ce que Jean-Pierre Chevènement dénomma l'élitisme républicain. Une illustration aussi de la grande qualité de l'école historique française et de la réussite hors pair d'une femme d'origine modeste, aux côtés de Michelle Perrot, Annie Kriegel, Ludivine Bantigny, etc. Un éclairage patent d'une curiosité interdisciplinaire constante au croisement de l'histoire, de la philosophie et de la littérature.

Dans La République des instituteurs co-écrit avec Jacques Ozouf (1992), puis dans L'École, l'Église et la République 1871-1914 (2007), elle avait fait mémoire des hussards noirs de la République en Bretagne catholique. Et dans Composition française (2009), elle fait retour sur une enfance bretonne et explique que, très tôt, elle avait ressenti et intériorisé que la France avait toujours vécu d'une tension entre l'esprit national et le génie des pays qui la composent, entre l'universel et le particulier, entre école, église et maison. Il fallait y vivre avec trois croyances disparates, souvent antagonistes : à la maison, tout parlait Bretagne ; l'école professait l'indifférence aux identités locales ; l'église enseignait une foi contradictoire avec les enseignements de l'école et de la maison. Toute une composition française difficile à concilier, à nuancer, à harmoniser.

Dans La cause des livres (Gallimard, 2011), Mona Ozouf a réuni plus de cent cinquante articles littéraires qu'elle aura donnés au Nouvel Observateur pendant quarante ans. À mes yeux, l'un des meilleurs ouvrages de l'historienne, philosophe, femme de lettres, militante et... journaliste. En tout cas, un ouvrage illustrant de fort belle façon l'importance de la littérature dans l'éducation à la nuance. Autant dire : à la demi-teinte, à la différence, à la dissemblance, à la distance, à la gradation, au grain, au bémol, au soupçon, à la teinte, au ton, à la touche, à la variété. Au respect aussi. La nuance, pour éviter la pensée binaire qui nous envahit.

Ce mot a été modifié le 8 juin 2021

Pour aller plus loin

Association Femmes d'Histoire

Ozouf M. (2015), De Révolution en République, les chemins de la France, Quarto-Gallimard

Birnbaum J. (2021), Le courage de la nuance, Seuil