De 2008 à 2011, l'équipe de recherche de Philippe Périer a construit et mis en oeuvre des rencontres suivies avec 132 familles d'une zone urbaine sensible (ZUS) de la ville de Rennes : parents et enfants de CM2 et de 6è, enseignants. Entretiens suivis, groupes de parole. Le parti pris : se décaler de l'institution scolaire, ne pas partir, comme on procède le plus souvent, de sa logique et de ses normes, se porter à la rencontre des parents les moins visibles, construire une analyse à partir des acteurs concernés.

Impairs et impasses

Premier impair. Après avoir, jusqu'au tournant de 1968, remisé les parents d'élèves au magasin des accessoires, le ministère de l'éducation nationale développe régulièrement depuis les années 1980, des politiques de rapprochement parents-écoles sous les vocables de partenariat, coéducation, coopération, collaboration, implication, etc. Mais que signifient vraiment ces notions issues de la novlangue institutionnelle ou pédagogique dans la réalité des vécus et des langages des parents d'élèves dans la précarité ?

Principale impasse. Les professeurs pensent que les parents d'élèves en situation de précarité ne jouent pas le jeu. De leur côté, les parents croient en l'école et en ses enjeux pour leurs enfants, mais ils constatent que l'école, qui les accueille avec bienveillance, respect et écoute à la maternelle se détache progressivement d'eux lorsque les problèmes surgissent et qu'ils sont convoqués. Bref, pour eux, l'école est injuste. Du coup, ils se mettent à distance, craignant le rappel à l'ordre, la leçon de morale, la stigmatisation, le renforcement d'une précarisation déjà lourdement vécue dans l'habitat, les revenus, le travail, la santé...

Honte et humiliation

Les familles vivent pour la plupart dans une incertitude généralisée qui touche les différents domaines de l'existence (p. 59). Et quand l'école met en place des dispositifs censés donner une place aux parents, par exemple l'espace des parents, beaucoup n'y mettent pas les pieds, dans la crainte d'être jugés par leurs pairs : On est des cassos. Et si on va là, les gens vont croire que je vais là parce qu'on est des riens et qu'on profite du système (p. 111).

Les parents précaires méconnaissent ou ignorent les arcanes et coulisses d'un système scolaire où, sans repères possibles, ils risquent de se trouver précocement désorientés et dépassés (p. 77). Au contraire des parents d'élèves des beaux quartiers, les parents en situation de précarité ne recherchent pas des conversations nourries et suivies sur telle ou telle méthode d'apprentissage, mais tout simplement des relations informelles, des échanges spontanés. Ce dont les enseignants semblent plus chiches.

Comment lutter contre les malentendus, les impairs et les impasses ? Alors que les parents en précarité adhéraient à l'école en début de maternelle, comment éviter que leur retrait progressif, perceptible dès l'école élémentaire, ne se transforme en une mise à distance définitive au collège ? Comment faire en sorte que suivre la scolarité de l'enfant ou surveiller les devoirs à la maison, notions évidentes chez certains parents, ne restent obscures voire impossibles pour les autres ? Comment agir sans jugement condescendant et moralisateur ? Admettre, pour commencer, que c'est contre leur gré que les parents d'élèves en situation de précarité laissent parfois leurs enfants bien seuls face à leur scolarité. L'auteur propose de renforcer la reconnaissance que l'école doit à ces parents. Soit. Mais quoi d'autre ? J'avoue être resté sur ma faim quant à ses préconisations et propositions. Comme le montre ATD-Quart Monde, c'est d'abord la pauvreté qu'il faut éradiquer. Mais l'École a ses propres responsabilités éducatives et pédagogiques dont elle ne saurait se dédouaner. Une once d'espoir cependant : Les capacités de coopération des gens sont bien plus grandes et complexes que les institutions ne le permettent (p. 229). Saurons-nous localement nous en saisir pour améliorer (enfin) les réelles capacités d'action des parents d'élèves en situation précaire ?

Pour aller plus loin

Périer P. (2005), École et familles populaires, sociologie d'un différend, Rennes, PUR

Périer P. (2021), Entre les parents et l'école, une relation paradoxale et inégalitaire, FCPE, note scientifique n°24, janvier 2021, 6 p.

ATD-Quart Monde, Éviter l'orientation scolaire pour cause de pauvreté