Comme si, paradoxalement, les figures de l'épuisé, du fatigué, de l’humilié et de l’angoissé, sujets « explosifs » capables d’interpeller la société, étaient, par les écoutantes et écoutants, réduites à leurs ressentis et à leurs émotions. Et si on écoutait en s'occupant aussi de la grande pauvreté, de la misère et des budgets publics dédiés à la santé et au social ? Et si l'on écoutait aussi, pour les résoudre, les conditions sociales, professionnelles, financières, les logements insalubres dans lesquels nombre de personnes ordinaires faisant appel à cette plateforme téléphonique sont immergées et embarquées malgré elles ? L'ouvrage regorge de vignettes cliniques significatives − écoute téléphonique, chat − qu'il analyse avec acuité.

Anthropologie des vaincus du jeu social

Romain Huët a passé sept ans en tant qu'écoutant bénévole dans l'association dénommée Stop suicide (pseudo). Comprendre ce que les épuisés disent de leurs états, de leurs déboires quotidiens, de leur désaveu pour la vie, de leur lassitude morale parfois si radicale que nombre d'eux sont en proie à des idées suicidaires. Pour comprendre l'épuisé, il faut encore être attentif à ses mots fragiles, à ses colères, à ses indignations, ses attentes existentielles et ses gémissements.

Souvent, souffrir est un sentiment psychique qui trouve son origine dans des causes physiologiques certes, mais aussi sociales, économiques et culturelles. Judith Butler (2008) : Dès la naissance, les vies sont différemment soutenues et maintenues. Ou encore : Existences saturées agitées, désorientées, désespérées, lasses. (page 25)

Au fond, s'agit-il surtout d'encourager une politique compassionnelle s'attardant sur la douleur ou de s'interroger sur la responsabilité collective attachée à l'expérience de la souffrance ?

Du possible, sinon j'étouffe (Deleuze, 1968)

Où irais-je si je pouvais aller ? Que serais-je si j'avais une voix et qu'on m'autorisait à apparaître non pour authentifier mes plaintes, mais pour que celles-ci performent le monde ? Est-il possible et souhaitable de mener une vie douce, réglée et brillante ? (page 173)

Ces paroles ne font pas que dénoncer la brutalité du monde ; elles l'interpellent dans ce qu'il lui manque. Ces paroles ne célèbrent pas le refus du monde comme si rien n'était et ne valait ; elles expriment plutôt des attentes quant à ce que le monde devrait être pour qu'une vie puisse s'y épanouir (page 171).

En immersion pendant sept ans en tant qu'écoutant anonyme, Romain Huët produit, avec De si violentes fatigues, un ouvrage élargissant au sociologique et à l'anthropologique les grilles de lecture et de compréhension des dispositifs d'écoute téléphonique centrés sur l'aide aux personnes. Pourquoi privilégier une grille psychologique réductrice, et uniquement d'inspiration rogérienne (cf. critique de l'écoute rogérienne et du psychologisme, page 292) ? Pourquoi exproprie-t-on aujourd'hui à ce point l'angoisse, la fatigue d'être soi, sur des services d'écoute ? Ivan Illich (1975) : Le consommateur, voué aux trois idoles de l'anesthésie, de la suppression de l'angoisse et de la gérance de ses sensations, rejette l'idée que, dans la plupart des cas, il affronterait sa peine avec beaucoup plus de profit s'il la contrôlait lui-même. Critique certes radicale, mais qui mérite réflexion. L'écoute dite rogérienne pratiquée dans les plates-formes d'écoute : une figure soft du biopouvoir décrit par Foucault et Agamben ?

Ce mot a été modifié le 9 juin 2021

Pour aller plus loin

Romain Huet sur France culture le 14 avril 2021

Une épidémie de fatigue, revue Esprit, juin 2021. Dossier coordonné par Jonathan Chalier et Alain Ehrenberg