Qui s'épanouit encore au travail ? Comment lui donner du sens à l'heure où les contrats temporaires courts, l'ubérisation et le chômage de masse précarisent le marché de l'emploi ? A-t-on renoncé à faire du travail plus qu'un moyen de subsistance ? Pourquoi, au grand dam des managers des entreprises privées et publiques de l'économie néo-libérale avancée/devancée et des directions des ressources humaines dépassées, les jeunes de la génération pré carré rejoignent-ils la jeunesse précaire dans leur refus commun d'investissement total dans le travail dans lequel on les somme de s'engager, de s'investir, de se mobiliser ? Et donc, pourquoi tant de souffrance au travail surgit-elle aujourd'hui : discriminations à l'embauche, risques psychosociaux, accidents, harcèlement, pénibilité physique, troubles musculo-squelettiques, pénibilité psychique, mal-être, surcharge mentale, burn-out, sale boulot, suicide ?

Face à l'émergence des chief happiness officers, qui veillent à l'épanouissement des salariés au travail, la sociologue Danièle Linhart porte un regard très pessimiste : Il n'y a plus de relation spontanée entre les collègues, et la direction doit, via les chief happiness officers, organiser des rencontres, des événements et des moments délicieux. On a le sentiment, en tant que salariés, d'être totalement pris en charge, contrôlés par la direction et la hiérarchie intermédiaire.

Le 20 décembre 2019, pour la première fois en France, dans le procès France Télécom (1), le tribunal correctionnel de Paris a reconnu les effets pathologiques et létaux de la souffrance au travail et la notion de harcèlement institutionnel. C'est une avancée dans le droit. Le harcèlement moral n'est pas seulement une question de rapport interpersonnel mais une question d'institution et quand il s'agit d'une politique d'entreprise impulsée au plus haut niveau. Il peut y avoir harcèlement moral même quand les prévenus n'ont aucun lien physique direct avec les victimes. On peut lire en annexe l'exceptionnelle déposition du psychiatre et professeur de psychopathologie Christophe Dejours au procès France Telecom Orange le 10 mai 2019.

Dans son ouvrage La comédie humaine du travail, de la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale, paru en 2015, pages 150-151, Danièle Linhart écrit :

Sommes-nous condamnés à perpétuité à un modèle d'organisation du travail qui se fonde sur une définition abstraite du travail, imposée par des soi-disant experts aux salariés en dépit de leur professionnalité, de leur métier, de leur expérience, de la qualité de leur engagement, de leur volonté de se reconnaître dans leur travail et d'être utiles ? Sommes-nous condamnés à ce que les qualités des salariés soient considérées comme des obstacles au bon déroulement des politiques managériales, qu'elles soient ignorées ou piétinées pour céder la place à des bonnes pratiques, à des process indifférents la plupart du temps à la complexité et à la variabilité de la réalité ? Faut-il vraiment couper les ailes aux salariés pour être sûrs qu'ils se comportent de façon efficace ? Sommes-nous condamnés à ce que le travail appartienne uniquement à des employeurs eux-mêmes soumis à des logiques qui les dépassent, et sommés d'établir des critères, des méthodes de travail qui n'ont pas grand-chose à voir avec ce qu'une société requiert pour perdurer et s'améliorer ?

(1) En 2008 et 2009, suite à un plan drastique, brutal et radical de réorganisation de l'entreprise et de licenciement, près de 40 salariés se sont donné la mort, ou ont tenté de le faire. On sait que la souffrance au travail et ses manifestations n'épargnent pas bien d'autres entreprises publiques et privées. On sait aussi que, chez les survivants, les effets physiologiques et psychopathologiques de la souffrance au travail peuvent perdurer une vie entière, et pourrir la vie quotidienne des personnes souffrantes et de leur entourage.

Pour aller plus loin

Déclaration concernant les buts et les objectifs de l'Organisation internationale du travail, ratifiée à Philadelphie le 10 mai 1944