Elle passe par des processus de reconnaissance et de distinction, par l'expression explicite ou non d'évaluations fortes, gestes et vêtements par exemple, et se joue dans quantité d'expériences pratiques qui conduisent à (re)formuler ou mieux, à modéliser notre problématique existentielle de base (p. 272).

Ici comme partout dans le processus de résonance, la question de savoir quelles expériences d'efficacité personnelle nous formons joue un rôle tout aussi décisif que celle de savoir si et de quelle manière les choses nous affectent (p. 273).

Élève socialisé versus geek isolé

On le sait, ce sont les rapports d'un élève avec ses camarades de classe qui déterminent son rapport au monde plus décisivement encore que ses relations avec les enseignants (être admis, rejeté). C'est en particulier à la puberté, phase décisive au cours de laquelle les axes de résonance de l'enfance font silence, quand l'adolescent se rend étranger à ses parents, aux enseignants, aux habitudes héritées et à son propre corps, avant d'assimiler activement de nouveaux fragments de monde, que le contexte scolaire devient constitutif de la formation ou du blocage d'axes de résonance à la fois horizontaux, diagonaux et verticaux. C'est dans et autour de la salle de classe que se décide quelles sensibilités ou insensibilités à la résonance l'adolescent développera, et de quel répertoire de résonance il disposera dans son rapport aux objets matériels, aux orientations de pensée et aux êtres vivants qui l'entourent. (p. 273)

Avec une influence considérable sur le cours de l'existence de l'être humain, l'école est la sphère où il se positionne vis-à-vis de sphères de vie et d'action, d'axes de résonance potentiels : musique, sport, langues et littérature, mathématiques, sciences expérimentales, sciences humaines et sociales, éducation sociale ou religieuse (dans certains pays comme l'Allemagne par exemple, où enseigne Harmut Rosa). Il se positionne, il doit le faire : certaines choses nous interpellent, d'autres non ; certains domaines nous laissent indifférents, d'autres pourront même nous devenir haïssables.

Mais ce ne sont pas seulement les relations diagonales de résonance qui se développent dans la formation scolaire. L'indifférence, la répulsion et la résonance s'impriment également dans les relations sociales de l'élève au sein de la classe. Tous ceux et toutes celles qui se souviennent encore des émotions et des peurs de leurs années d'école savent combien la façon dont les enfants réagissent à l'arrivée d'un nouveau − avec curiosité et intérêt, agressivité et mépris ou parfaite indifférence − peut déterminer la qualité de son existence d'écolier tout entière. Il est probable que les relations d'un élève avec ses camarades de classe déterminent son rapport au monde de façon plus décisive encore que ses relations avec les enseignants. Mais dans un cas comme dans l'autre, l'impression de ne pas être vu, de ne pas être perçu et donc de ne pas être "là" peut entraîner des conséquences au moins aussi funestes, quant à la possibilité de développer des axes de résonance, que le sentiment d'être rejeté par les autres. (p. 274)

Cours raté versus cours réussi

Reprenant à son compte, en l'adaptant, le modèle didactique du triangle pédagogique développé par Houssaye (1982), Rosa présente le cours raté tel un triangle d'aliénation (p. 277). L'enseignant n'atteint pas les élèves ; l'élève est ennuyé ou dépassé par le sujet ; la matière apparaît aux deux comme une corvée et le cours un combat. En bref, l'école est une zone d'aliénation.

À l'opposé, le cours réussi est un triangle de résonance (p. 279). L'enseignant atteint les élèves, transmet son enthousiasme et se laisse toucher par les élèves ; l'élève est captivé par le sujet, se sent accueilli ; la matière apparaît aux deux parties comme un champ de possibilités, de défis importants et l'électricité passe. Bref, l'école est une zone de résonance.

«Si l'école joue un rôle constitutif dans le développement de la capacité de résonance subjective, alors cette inégalité de traitement pourrait entraîner des répercussions considérables sur la qualité de vie des futurs adultes : si le système scolaire et éducatif actuel paraît si critiquable, ce n'est pas seulement parce qu'il bloque systématiquement l'accès des enfants des couches défavorisées à des axes de résonance essentiels. Ce qui est décisif à cet égard, ce n'est pas tant l'ouverture ou la fermeture d'axes de résonance spécifiques que la création structurelle d'une résonance dispositionnelle chez les uns et d'une aliénation dispositionnelle chez les autres.» (p. 282)

Résonance dispositionnelle : Tout nous semble intéressant, passionnant, fascinant. Haut sentiment d'efficacité personnelle. Hausse de l'af←fect et de l'é→motion.

Aliénation dispositionnelle : Tout est ennui, désintérêt, voire menaçant et préjudiciable. Faible sentiment d'efficacité personnelle. Baisse de l'af←fect et de l'é→motion. «Le mode fondamental de l'aliénation dispositionnelle se traduit par une aversion latente envers l'Autre, perçu comme gênant, dangereux ou inintéressant». (p. 283)

Pour Hartmut Rosa, les discours pédagogiques dominants réduisent le rôle du professeur à la fonction d'un pur régulateur ou médiateur professionnel : le principe, tout à fait juste au demeurant, selon lequel les élèves doivent expérimenter eux-mêmes les choses dans un cours aussi ouvert que possible contribue à sous-estimer le rôle de premier diapason, i. e. d'inspiration et d'impulsion, joué par l'enseignant. C'est au contact du professeur que le monde, pour l'élève, commence à chanter. Et, à ce jeu, au contraire des classes sociales défavorisées, la bourgeoisie cultivée sait, à l'école et hors l'école, et en harmonie entre les deux sphères, privilégier les pratiques liées aux axes verticaux de résonance : musique, chorale, visites au musée, randonnées, protection de la nature, engagements divers. L'air de rien, l'ouvrage de Rosa constitue un plaidoyer pour l'école résonante contre l'école à distance, l'école à domicile, l'instruction à domicile, qui fleurissent en 2020 par temps de coronovirus, de repli sur la sphère privée, de peur de l'Autre et de l'Ailleurs, de mise en cause du coût de l'école et de consumérisme scolaire. Rappelons-nous que, même en temps de vraie guerre (1914-18, 1940-45), les enfants de France continuèrent à aller à l'école, et souvent même dans des conditions beaucoup plus dangereuses que celles que nous avons connues au printemps 2020.

À suivre

Sur la résonance : un monde rendu à son indisponibilité (4/4)