L'ouvrage ne conviendra ni aux yakafaukon de service ni aux caresseurs-dans-le-sens-du-poil-du-dernier-qui-gouverne (depuis la nuit des temps, être toujours du dernier point de vue de celui qui gouverne permet de se hisser haut, vite, fort dans le cursus honorum), ni aux politiciens polémistes et opportunistes (s'il en est...) préparant la prochaine alternance politique. C'est le cri d'un connaisseur, la voix intérieure d'un expert inspecteur général qui, lucidement (il n'est jamais trop tard pour...), se retourne sur son parcours de 50 ans au ministère de l'éducation nationale. Un cri d'alarme sur l'état actuel de la Maison-mère. Mater dolorosa. Malorum omnium mater... Peu réjouissant.

Car pour y avoir oeuvré durant un demi-siècle, l'auteur, visiblement, y aura cru. Mais sa confiance se sera peu à peu effritée au fur et à mesure des évaluations nationales et des comparaisons internationales, et aura fait place à une profonde inquiétude longtemps scotomisée, qu'il exorcise ici en catharsis, à peine refermée la porte de son bureau de Grenelle. À le lire attentivement, on comprend sa conviction intime : on a fait croire aux cadres de la maison et à l'opinion publique que la descente aux enfers de notre École était due aux insuffisances des profs qui, objectivement, font ce qu'ils peuvent face à l'accumulation et à l'accélération de réformes, de rénovations, de refondations élaborées en toute hâte, jamais mûries, jamais discutées, jamais expérimentées.

Et si les sources principales du malaise actuel de l'enseignement en France ne se trouvaient pas à la base, dans un personnel qui vaille que vaille fait ce qu'il peut avec les moyens qu'on lui donne et les contraintes qu'on lui impose, mais au sommet, dans les bureaux du ministère ? (page 7)

Dans un ouvrage enlevé, argumenté, documenté, Pierre Legrand commence par le coeur de la Centrale dont il qualifie le régime politique d'étrange dictature (page 9). Bigre, ça commence fort ! Un pouvoir sans contre-pouvoir, le rôle exorbitant des conseillers du Prince, la société de cour et l'invasion des nominations de complaisance et les professionnels étant suspects, on recrute des amateurs (page 11). Mais aussi : l'emballement du temps et ses effets délétères, les docteurs Diafoirus appelés à la rescousse selon l'air du temps ou l'humeur du moment... Un bateau ivre, vous dis-je, doté d'une gestion hypercentralisée, théâtrale et désordonnée.

En outre, si un puissant mouvement d'opinion se fait jour, le ministre s'empresse d'en prendre la tête, de peur d'avoir l'air de le suivre ou, plus dangereux, de sembler le contrer. Une chose est certaine : l'Éducation nationale est un bateau ivre dérivant au gré des courants. La barre à bâbord, la barre à tribord, peu importe : l'essentiel est dans le changement. (page 19)

Dans le corpus de son ouvrage, Pierre Legrand démonte la mécanique selon lui infernale qui a conduit à des réformes soit inutiles, soit inabouties, soit mort-nées. En tout cas, jamais testées avant. Jamais évaluées après. Le socle commun : Où sont passées les disciplines ? (chapitre 2), l'évaluation et ses mystères (chapitre 3), l'ennui cet ennemi (chapitre 4), le français en péril : Où est passée la littérature ? (chapitre 5), les maths au pilori (chapitre 6), une démocratisation en trompe-l'oeil et un ascenseur social en panne (chapitre 7), le recrutement et la formation des enseignants en berne (chapitres 8 et 9), la liberté des enseignants mise à mal (chapitre 10), le lycée tel qu'il est et tel qu'il va être (chapitres 11 et 12) : le nouveau grand oral terminal au Bac, la mesure la plus antidémocratique depuis 50 ans (page 163).

On reste toutefois sur sa faim de ne lire que quelques lignes, à vrai dire peu inédites, sur l'orientation. On aurait aimé aussi connaître l'analyse du haut fonctionnaire devenu polémiste tardif sur l'avenir des classes préparatoires aux grandes écoles qui fonctionnent sans discontinuité depuis le Premier Empire comme une persistance nobiliaire réservée aux réseaux et aux rusés, aux happy few du jeu social de lutte des places et des classes.

Pour conclure, après avoir rappelé que l'une des clés majeures des évolutions passées, présentes et futures réside dans le prix que le contribuable a accepté, accepte et acceptera de payer, l'auteur, fin connaisseur des systèmes éducatifs européens, japonais et nord-américains, résume en une phrase assassine les trois failles du cas français de gouvernance éducative : Il semble bien que nulle part ailleurs ne se retrouve la conjonction qui est nôtre d'un centralisme bureaucratique absolu, d'une extrême précipitation tant dans les décisions que dans leur mise en oeuvre et d'une redoutable absence de vue à long terme (page 24). Et page 165, il implore : Que nos ministres consentent enfin à prendre leur temps ! Mais sont-ce bien eux les maîtres des horloges ? Mater dolorosa...

Ce mot a été modifié le 10 février 2021