L'orientation, une structure anthropologique. Comment s'entendre sur un concept aussi polysémique ? Danvers en a proposé une définition en 4 points : une idée, au sens platonicien, i. e. intelligible, coextensible à notre humanité ; un concept scientifique (cf. Piéron, Reuchlin, etc.) ; une notion vague, ordinaire (cf. P. Fraisse et "l'orientation naturelle") ; des outils et techniques, une ingénierie au service d'une gouvernance (d'inspiration keynésienne ou néo-libérale selon les époques). Il a ensuite brossé les dates qui, selon lui , ont marqué le 20ème siècle de l'orientation, de la loi Astier (1919) qui fonde l'enseignement technique et voit la création d'une chaire d'orientation professionnelle au CNAM à la loi Jospin (1989) qui institue l'orientation comme un droit pour les élèves et les familles. Il a nommé ensuite les ouvrages majeurs qui auront marqué cette époque. Outre l'article princeps de Huteau et Lautrey sur la naissance et le développement du mouvement d'orientation (1979), la Théorie de l'orientation professionnelle (Naville, 1947), L'orientation scolaire (Gal, 1945), Psychopédagogie de l'orientation professionnelle (Léon, 1957), L'entrée dans la vie, essai sur l'inachèvement de l'humain (Lapassade, 1963).

Une histoire liée à celle de la psychologie du travail. Thomas Le Bianic, maître de conférences en sociologie à Paris-Dauphine, spécialiste de la sociologie des professions, a brossé l'histoire de la psychologie du travail en France dans l'entre-deux guerres. L'histoire des professions n'est pas linéaire, mais se construit par couches et strates. On doit passer d'une histoire interne de la profession à une histoire élargie, écologique, inscrite dans son environnement : les professions sont en concurrence au sein de systèmes ; elles veulent créer des "juridictions professionnelles" ; elles sont confrontées à deux forces majeures, la concurrence et l'Etat. De 1930 à 1950, de 55% à 65% des étudiants de l'INOP (qui a précédé l'actuel INETOP) étaient des enseignants à l'origine, mais il y avait aussi des médecins, des assistants sociaux... Pendant longtemps, les enseignants ont marqué de leur poids les promotions de conseillers d'orientation professionnelle (jusqu'en 1956), de conseillers d'orientation scolaire et professionnelle (de 1956 à 1971) et de conseillers d'orientation (de 1971 à 1991), sans doute craignaient-ils alors que médecins et travailleurs sociaux ne s'emparassent de la profession. Dans les années 60-70, massification scolaire aidant, l'enjeu pour les conseillers d'orientation fut d'entrer dans le champ du scolaire. Parallèlement, les instituts universitaires de psychologie se sont constitués et renforcés dans nombre d'universités. A l'école, les psychologues scolaires sont en place, et la question de la création d'un service de psychologie de l'éducation ne cessera d'être posé par les professionnels de la psychologie, le ministre Edgar Faure confiera d'ailleurs une mission en ce sens à Didier Anzieu (1969). Mais du fait de tensions vives entre les différents corps de psychologues, le projet n'aboutira pas. La question n'est toujours pas résolue en 2011... Pour Le Bianic, depuis la fin des années 1960, la profession de conseiller d'orientation a conservé une position fragile du côté des pouvoirs publics et des organisations de psychologues, qui ne les considèrent pas comme des psychologues à part entière.

La psychologie sort des labos et des amphis. Dans les années 20, aux USA, puis en Grande-Bretagne, en Allemagne et en France, la psychologie se met progressivement au service des gens, grâce à l'extension de la psychotechnique. Historienne de la psychologie, Annick Ohayon a montré que, dans les années 20, "être psychologue" pouvait se rattacher à deux types de praticiens. Les premiers se reconnaissent dans l'idéal laïque et républicain, solidariste (Binet) ; souvent communistes (Lahy, Wallon), ils ont un rapport militant au savoir et participent aux universités populaires et au mouvement des Compagnons de l'université nouvelle. Un bon psychologue peut être aussi philosophe et médecin : physiologistes, hygiénistes, aliénistes (Edouard Toulouse). Ces savants républicains engagés dans les luttes sociales militent pour une orientation rationnelle fondée sur la psychotechnique. En effet, à l'époque, hors la rose des métiers de Mauvezin (Mauvezin F. 1922, Mauvezin L. 1925), les praticiens des offices d'orientation professionnelle se montrent critiques par rapport aux outils psychotechniques, qui se développeront plus tard. D'autres praticiens se rattachaient non à la psychotechnique mais à la suggestion et à l'autosuggestion, sous l'influence de l'école de Nancy (Charles Baudouin, Emile Coué). Ce courant s'inspire pêle mêle de la mystique hindoue, de Janet, Bergson ou de l'Organisation scientifique du travail. Constitué de pacifistes traumatisés par la boucherie de la 1ère guerre mondiale, il se donne pour but de reconstruire un homme civilisé par le haut, par les élites. Deux figures de ce mouvement : la méthode Pelman et le mouvement du pelmanisme, qui eut un franc succès dans les années 30 ; hygiène mentale, elle prône le développement scientifique des potentialités de l'esprit et publie la revue "La psychologie et la vie" ; elle reçut les contributions régulières d'Arnold Van Gennep, du philosophe Alain, de Charles Baudouin. Autre figure : l'idéalisme de Jean Coutrot. Gravement blessé à Craonne (1915) et amputé d'une jambe, polytechnicien, technocrate, il sera un patron adepte du progrès technique ; il faut, d'après lui, reconstruire l'homme civilisé en s'appuyant sur l'économie et la psychologie. Sur les "leçons de juin 1936", il écrira : "le choc de 1936 a fait sortir les patrons de leur complexe de supériorité et les ouvriers de leur complexe d'infériorité". Il proposera de créer une chaire de psychotechnie à la Société des Nations. En 1937, il créera le Centre d'étude des problèmes humains qui deviendra l'IPSA. Il se rapprochera des thèses d'Alexis Carrel et du régime de Pétain à la fin de sa vie. Annick Ohayon a montré ainsi que, bien avant 1950, une psychologie appliquée à la vie sociale s'était développée, dans le cadre plus général du développement personnel. Pour aller plus loin : Ohayon A., Plas R., Crroy J. (2006), Histoire de la psychologie française, Paris, La Découverte, 271 p. (Repères). Ohayon A. (2006) « Psychanalyse et orientation, une rencontre problèmatique. Élements d’histoire (1927-1966) », Questions d’orientation, 2 (juin).

Une liaison orientation-psychologie à nuancer. Jérôme Martin, doctorant à l'université Paris 4, prépare une thèse sur "La naissance d'une politique publique d'orientation professionnelle en France (1900-1940)". Il a expliqué que, jusqu'en 1940, la liaison consubstantielle, identitaire entre orientation et psychologie était à nuancer. En effet, certaines pratiques excluaient la psychologie (l'orientation par le travail manuel selon les chambres consulaires, les ateliers-écoles de Jean Zay), et, chez les psychologues eux-mêmes, il y avait débat : attaques de Simon contre Julien Fontègne, hostilité des milieux enseignants contre les tests. En 1933, le congrès de l'association générale des orienteurs de France propose d'étendre l'usage des tests. En réalité, dans les années 1920-40, les praticiens de l'orientation professionnelle firent un usage limité des tests, et leur pratique se limita à une procédure qui s'appuya sur le réseau des écoles primaires.

Le système O, orientation, société et politique. Professeur des universités en sciences de l'éducation, chercheur à l'IREDU Dijon, Georges Solaux développe la thèse que les services d'orientation ne sont pas un sanctuaire, ils s'inscrivent dans les idéologies dominantes et font partie de "l'appareil idéologique d'Etat" (Althusser). Jusqu'au milieu des années 1970, le contexte idélogique et politique était de nature keynésienne et prônait l'interventionnisme de l'Etat. Depuis lors, sous l'influence de Hayek et de Friedman, le néolibéralisme est l'idéologie dominante ; la liberté individuelle, l'accomplissement personnel, le principe de liberté sont les valeurs dominantes ; le marché lui-même constitue un processus de formation de soi. A partir des années 75-80, on a fait évoluer le droit du travail et remplacé, dans les conventions collectives, la "qualification" par "les compétences". Ce qui prime désormais : l'autonomie, la responsabilité, la capacité à communiquer et à travailler en équipe dans une activité donnée, une entreprise donnée, à un moment donné. Et l'enquête internationale PISA mesure les compétences et non les connaissances. Quant aux références universitaires des conseillers d'orientation, elles ont suivi le mouvement : en sociologie, de Bourdieu et Passeron, on est passé à Boudon et son "individualisme rationnel", puis à Lahire ; en psychologie, la psychologie cognitive et les neurosciences tiennent le haut du pavé... et des crédits de recherche. Les services d'orientation de l'éducation nationale (CIO) sont contraints d'accueillir de plus en plus de contractuels. Ils vont être regroupés et mis en concurrence avec des sociétés privées payantes (coaching). N'oublions pas le problème de l'identité professionnelle des conseillers d'orientation-psychologues aujourd'hui. Chez eux comme chez beaucoup de professionnels "restructurés" ou inquiets, non sans raison, sur leur sort, "il y a une vive inquiétude et de la souffrance au travail".

Pour compléter l'intervention sociopolitique de Georges Solaux, on recommande vivement à nos amis internautes de relire le texte de la conférence de Jean Guichard au Mans le 23 septembre 2010 : Services d'orientation, choisir l'Etat ou la société civile.