je me souviens de ce dimanche après-midi estival de rentrée en sixième où je dus heureusement accompagné par mon frère aîné faire mon lit ranger mes affaires dans une petite commode coincée entre deux lits dans un dortoir de soixante élèves et dire un au revoir en pleurs à mes parents, je me souviens de l'appel du directeur de l'établissement en seconde le jour de la rentrée Jacques Vauloup seconde C (maths-physique) de ma réponse ferme et polie Non Monsieur le directeur ce sera seconde A1 (lettres-langues anciennes) du visage dubitatif du directeur et de sa réponse Bon je téléphonerai à tes parents et je me souviens de la réponse favorable de mes parents à ma demande, je me souviens de ma première rentrée en tant qu'instituteur au collège en classe de 5è dite de transition avec des élèves qui avaient presque mon âge et qui furent au début dans le défi face à un si jeune enseignant inexpérimenté et de la chance que j'eus de trouver un mentor et tout un univers inconnu chez un collègue féru de pédagogie Freinet et de pédagogie institutionnelle, je me souviens de la première rentrée scolaire de ma fille aînée Claire (1) à l'âge de deux ans et de ses pleurs toute une matinée, je me souviens de l'entrée en seconde de mon fils Antoine quand venu l'inscrire au lycée le proviseur me voyant lança dans le couloir Ah c'est l'inspection académique qui vient caser ses élèves en rade et je me souviens de la tête que fit mon fils, je me souviens de la rentrée scolaire en CP de ma seconde fille Marie qui craignait tant qu'on l'eût oubliée lors de l'appel dans la cour qu'à l'annonce de son nom dernier appelé elle courut en trombe rejoindre le groupe-classe et trébucha dans le petit escalier de trois marches conduisant à la classe Scan au milieu de la cour, je me souviens que j'ai même reproché à mes parents de m'appeler Vauloup et que j'aurais préféré être Alien ou Bartleby pour être cité parmi les premiers et non systématiquement le dernier, je me souviens de ma première rentrée d'inspecteur où je dus faire le ménage de plus de 5 mètres linéaires de papiers empoussiérés accumulés dans la pièce annexée au bureau de ma collègue néo-retraitée qui avait confondu son métier avec celui d'une documentaliste du BUS (2), je me souviens de mes rentrées dans mes deuxième troisième et quatrième postes d'inspecteur où horresco referens je fus contraint de jouer à nouveau à Hercule récurant les écuries d'Augias et dire qu'il n'existe aujourd'hui encore aucune formation initiale ou continue d'ascèse bureaucratique qui initierait entre autres au rangement des classeurs et des fichiers ni aucune obligation de nettoyer son bureau avant de muter ou de retraiter, je me souviens de la première entrée en maternelle de ma petite-fille Rose et de son air contristé à côté de sa grande soeur épanouie et l'air goguenard semblant dire Tu verras ça passera on s'y fait vite et parfois même on y prend goût, je me souviens d'innombrables et rituelles réunions dites de rentrée d'inspecteurs et inspectrices aux ordres venu.e.s chercher là bien sagement les éléments de langage autorisés cette année-là par le ministre le recteur l'inspecteur d'académie et toute la nomenklatura mini-stérielle, je me souviens de la dernière de mes 64 rentrées scolaires (la 47è en tant que professionnel dont 30 en tant qu'inspecteur) où cinq jours avant mon départ en retraite je reçus une lettre comminatoire discriminatoire vexatoire et rédhibitoire de la secrétaire générale de l'académie et du directeur académique me signifiant que l'ad-mini-stration me taxerait d'une retenue sur salaire pour avoir participé pendant trois jours à un congrès national de l'orientation on ne peut plus officiel où j'étais invité afin de présenter mes travaux et qu'il fallut l'intervention vigoureuse de l'inspection générale pour rappeler l'Autorité dite de proximité frappée d'hubris et d'exorbitance abracadabrantesque à ses obligations de respect et de reconnaissance envers un collaborateur dévoué fidèle compétent innovant et résilient, je me souviens qu'à dater de ce jour je décidai de ne plus jamais faire aucun zèle le 1er septembre et de me mettre sine die pour 15 jours en vacance et en retrait pendant chaque première quinzaine de septembre, je me souviens surtout de la boule au ventre qui transperce les enfants les adolescent.e.s les parents les professeur.e.s et les grands-parents lors de chaque rentrée scolaire hier aujourd'hui et demain.

(1) Les prénoms cités dans ce billet ont été changés par souci permanent de préserver l'anonymat des membres de ma famille. (2) BUS : Bureau universitaire de statistiques ; il a précédé l'ONISEP, créé en 1970.

Ce billet a été modifié le 15 octobre 2020