Juillet 1948, à Trogen (Appenzell, Suisse) : conférence internationale des directeurs de villages d'enfants. Comment reconstruire physiquement et moralement cette jeunesse européenne de millions d'orphelins, sous-alimentés, déracinés, déportés, mutilés sans famille, sans école ? Tous ces enfants victimes de la guerre (war-handicapped children). L'utopie est en marche. Pardonner aux adultes (ou du moins le tenter), inculquer aux enfants de différentes nationalités le sens de la coopération, de la solidarité et de l'entente internationales. Le devoir de réparation envers ces enfants victimes innocentes anima de nombreuses expériences.

Trogen et le village Pestalozzi

Le cadre enchanteur du village Pestalozzi à Trogen, construit par Walter Corti, idéaliste suisse, avec ses chalets au milieu des alpages, jouera un rôle fondateur et rassembleur. Un conte d'enfants. Une petite Europe. Un village-monde. Une communauté exclusivement composée d'enfants, avec son assemblée, ses fonctionnaires, ses tribunaux, ses banquiers, tous âgés de moins de 16 ans. Cette utopie a vu le jour dans divers pays d'Europe au lendemain de la seconde guerre mondiale. Et notamment en Suisse, qui avait il est vrai beaucoup à se faire pardonner pour son attitude vis-à-vis des nazis pendant la guerre.

À Trogen, chaque maison abrite des enfants français, polonais, hongrois, tchécoslovaques, et même autrichiens et allemands. Les enfants sont chargés de tout : ouvriers, conseils, tribunaux, police, coopérative, journaux, monnaie, maires, juges, banquiers... Selon la méthode d'auto-gouvernement prônée par le mouvement international d'éducation nouvelle fondé après la première guerre mondiale, les enfants réinventent la démocratie à main levée. A village where the world is one.

Dès le début du 20è siècle, d'autres mouvements d'éducation libertaire ou démocratique avaient vu le jour : l'école moderne de Francis Ferrer, la Boys town de Flanagan (Nebraska), la république des enfants de Janus Korczak dans le ghetto de Varsovie, la colonie Gorki de Makarenko, la classe Freinet, Montessori et sa méthode naturelle et sensible pour les tout-petits, etc. Mais la seconde guerre mondiale a changé l’échelle du phénomène. Des millions d’enfants orphelins ou abandonnés (8 millions en Allemagne, 6 en Russie, 3 en Italie, mais aussi des Français, des Espagnols, des Polonais...) se retrouvent errant dans les rues ou déplacés, victimes du conflit. D'où l'extension des expérimentations, portées par des mécènes et par Adolphe Ferrière et l'Institut Jean-Jacques Rousseau de Genève, dont le rôle scientifique fut majeur.

Une utopie foisonnante mais fugace

Trogen certes, mais aussi l'école de la Treille près de Marseille, la libre république de Moulin-Vieux (Isère), Louis Le Guillant et le hameau-école d'Annel près de Compiègne à visée médico-psychologique, l'école-cité de Florence (scuola-citta). La scuola-citta fonctionne comme une véritable communauté de travail et de vie. Son but : former une personnalité sociale, combattre l'analphabétisme spirituel et social, améliorer la personnalité de l'enfant. Et là aussi, comme dans tous les sites d'expérimentation, des rôles sont donnés par roulement aux enfants : cantiniers, responsables de l'hygiène, surveillants de réfectoire, chargés de cuisine, assistants infirmiers, concierges, jardiniers, menuisiers, juges, conseillers, etc.

L'éducateur doit faire faire plutôt que faire lui-même. Ce qu'il réalise ne compte pas. Ce que fait l'enfant est tout. L'éducateur est comme le levain dans la pâte. Dès qu'il pourra se retirer et que la pâte elle-même servira de levain à d'autres pâtes, il aura atteint son but. Il travaille à se rendre inutile Adolphe Ferrière, La Tribune de Genève, 1946.

Au début des années 1950, dans un contexte de guerre froide, l'utopie des républiques d'enfants prend de la gîte. Les pays se replient sur eux-mêmes et mettent en place, à leur manière, une protection sociale et des réponses éducatives pour leurs propres enfants. Sans doute aussi ces communautés utopiques d'après guerre auront-elles souvent fonctionné comme des isolats plutôt que comme les prototypes d'une forme éducative universelle.

Au bilan, malgré sa dimension et sa durée relativement limitées, l'expérimentation des républiques d'enfants constitue non seulement un épisode de l'histoire de l'éducation, un élément-clé de l'histoire du mouvement international d'éducation nouvelle né après la première guerre mondiale, mais tout autant un moment important et largement méconnu de l'histoire de la seconde guerre mondiale. C'est tout le mérite de Samuel Boussion, Mathias Gardet et Martine Ruchat de nous le rappeler dans un ouvrage passionnant, richement documenté et abondamment illustré. L'idéal éducatif, démocratique, pacifiste et humaniste porté par celles et ceux qui s'engagèrent alors pourrait-il trouver quelque écho 80 ans après, dans un monde et des sociétés en perpétuelle crise ? C'est en tout cas mon voeu le plus cher. Et n'oublions pas que les enfants orphelins, les enfants-soldats, les enfants fuyant l'indicible sont bel et bien toujours là.

Boussion S., Gardet M., Ruchat M., L'internationale des républiques d'enfants 1939-1955, Anamosa, 2020