On sait que Fernand Deligny (1913-1996) fut un éducateur-instituteur près des enfants autistes, psychotiques et autres adolescents mutiques, jugés habituellement incurables, insupportables, invivables. Mais on sait moins qu'il fut écrivain et cinéaste. À l'âge de trente ans, il fut éducateur-chef à l'Institut-médico-pédagogique (IMP) d'Armentières. À l'époque, l'IMP enfermait, parfois à vie, 1200 personnes jugées dangereuses pour la société avec en tout et pour tout, 1 psychiatre, aucun infirmier psychiatrique, et des dizaines de matons. Il s'agissait de vivre dans une espèce de coffre-fort, portes fermées toujours.

Il décide d'arrêter là l'expérience et crée après-Guerre, à Saint-Ouen, La grande cordée pour les gamins ayant eu tous les traitements les plus lourds pour psychotiques. On envoyait ces enfants en stage en France dans le réseau des Auberges de jeunesse à l'époque en plein essor. En 1954, une caméra fixe le séjour de 3 adultes, 20 adultes et d'une 4CV dans le Vercors. Ce qu'ils étaient capables de faire était inimaginable : dépierrer le torrent, porter du bois, etc. Pour Deligny, plus que le résultat final, c'est l'action et les réalités pratiques qui comptaient. La réalisation du film leur donne une raison d'être ; non une mise en scène, mais une mise au clair, une mise en vue. Il écrit à François Truffaut, qui prépare Antoine Doisnel (1958) et ils ont un ami commun, André Bazin. Pendant 20 ans, ils s'écriront et s'entraideront.

Il s'enracine enfin dans un lieu de nulle part dans les Cévennes à Graniers où il accueillera des centaines d'enfants près d'une source d'eau. Il met en place un réseau de plusieurs aires de séjour. Dans les Cévennes, la seule richesse est l'espace où vont vivre ces enfants la plupart du temps mutiques, et où certains y deviendront adultes, à l'écart de toute institution et sans la moindre subvention. On a toujours affaire à des enfants mutiques avec des comportements parfois étranges. On a compris très vite que, contrairement à la pensée générale, il fallait s'adresser à eux, ce qui les perturbait. Il fallait chercher un mode d'être, de vie, pour qu'ils soient tranquilles. Comment faire ?

Nous vivons dans le temps, ils vivent dans l'espace ; tu n'as qu'à tracer la ligne d'erre de ces enfants dans l'espace qu'ils habitent...

Un jour, Jean-Marie, 11 ans, arrive, mutique, instable, n'obéissant pas aux voix, n'ayant aucune affectivité apparente, caractérisé d'encéphalopathie profonde. Seule l'eau qui coule l'émeut. Enfant sans mots, enfant-sauvage, il tourne et tourne sur lui-même. Les éducateurs-adultes observent puis tracent, à l'aide de calques, les lignes d'erre de ces enfants vagabonds. Ainsi tracées, ces lignes d'erre permettent de repérer là où les enfants autistes sont attirés par un objet, une activité, et de faire évoluer l'espace afin qu'il donne lieu à de nouveaux gestes-repères.

Et toujours, la recherche des circonstances qui pourraient permettre, non donner la permission, mais donner les moyens. Il fallait tenir de jour et de nuit, malgré l'invivable, l'in-supportable. Dans les vagues, dans les mots érodés de la chaîne hercynienne, quelques radeaux d'après le désastre... Et nous, bien désemparés... Ils finiraient bien par le percevoir que nous étions là de chair, de sang et d'os, et peut-être d'autre chose que de langage.

Observer les autistes, les comprendre, leur permettre de vivre avec les autres en les laissant s’épanouir dans leur monde. Fernand Deligny a tracé lui aussi, sa vie durant, une erre bien peu conventionnelle. Dans ce beau et dense Monsieur Deligny vagabond efficace (2020), Richard Copans restitue, avec la voix prêtée d'André Daroussin, les textes, la voix, les images et l'utopie éducative en actes d'un grand instituteur-éducateur s'il en est.

Pour aller plus loin

Tous les enfants peuvent-ils être éduqués ? Jean-Marc G. Itard (1774-1838). Film par Philippe Meirieu, durée 13'35