souffles et mots qu'avec parcimonie, les voix trop graves précieuses monolithiques, les voix exténuées exsangues écrasées par la fatigue de vivre, les voix souples fluides qui n'ont nul besoin d'entonner le chant des sirènes pour vous tirer au fond des gouffres, les voix éraillées et rauques des chanteuses de flamenco, les voix de tête haut perchées auxquelles il manque d'être enracinées dans un corps, les voix sèches agressives qui vous jettent et vous roulent dans des ronces et des épines, la voix noire lasse bouleversante d'une chanteuse de blues psalmodiant son désespoir et en laquelle châtoient la drogue les nuits blanches la longue souffrance de sa race une formidable passion de la vie, les voix puissantes et emphatiques imbues d'elles-mêmes et théâtrales, les voix onctueuses anxieuses de plaire et qui ne suscitent que défiance, les voix meurtries à peine audibles mais riches d'expérience disant beaucoup avec peu de mots, les voix dominatrices métalliques qui crachent les mots par salves comme autant de projectiles, les voix tâtonnantes ombreuses qui vous font voyager en vous-même, les voix humiliées rongées par une souffrance qui n'aura pas de fin, les voix chaudes pulpeuses pétries d'entrailles et de sexe et qui vous brassent le sang, la voix qui implore commande chantonne prie s'esclaffe jure gémit insulte enlace tonne éructe la haine sussure la confidence, la murmurante voix de la mère qui continue d'apaiser cet enfant qui vit en moi.

Tant et tant de voix

Et à chaque voix nouvelle

Le besoin de remonter là où elle prend source

De déchiffrer ce qu'elle nous livre de l'être qui nous parle

Mon extrême sensibilité aux voix, Charles Juliet, in Pour plus de lumière, Anthologie personnelle (1990-2012), Poésie-Gallimard, 2020, pages 212-213