En interviewant Jean Le Cam, navigateur à l’impressionnant palmarès, sauveteur de Kevin Escoffier sur le Vendée Globe 2020-2021, la journaliste permet au loup de mer de 61 ans de raconter la force de son lien à la mer et aux bateaux, qu’il construit de ses mains. Il a eu beau, après la compensation des temps, n'arriver que quatrième au classement officiel de la course le 28 janvier, avec son vieux bateau de 2007, le roi Jean aura été sans conteste le vainqueur des coeurs et de la générosité.

Il faut dire que, qualifié par le doyen de la course de fait ordinaire ou de règle absolue et universelle de solidarité des gens de mer, son sauvetage périlleux de Kevin Escoffier restera pour longtemps dans les mémoires dans un monde en mal de demi-dieux. Surtout, ne le traitez pas de héros ; il vous fichera à la porte !

Grand Oral du Bac

Mais là, quand même, mon cher Jean, avais-tu besoin de déclarer au Monde : Je séchais les cours du samedi matin pour préparer le bateau. On était bons. À un moment, tout le monde a voulu que je barre parce qu’à chaque fois que je barrais on gagnait. Très bien, la fin de phrase, mon Jean, mais le début, quand même... quand même...

Tu aggraves ton cas avec ton appréciation sur l'intérêt, tout relatif d'après toi, d'apprendre à naviguer dans une école de voile : J’ai passé une semaine dans une école de voile et puis c’est tout ! À 8 ans, j’avais un Vaurien à moi, un vieux dériveur avec un mât en bois que j’avais racheté à ma sœur avec l’argent de ma communion. Après, j’ai eu un 420. Je partais seul ou avec mon copain Hubert, qui habitait de l’autre côté de la plage. On prenait toujours la mer quand il y avait du vent et que personne ne sortait. Même quand on n’avait pas le droit.

Ici, je craque : J’ai toujours fait ce que je voulais. Si j’avais décidé d’aller m’entraîner l’hiver à Concarneau et que mes parents ne voulaient pas m’emmener, je prenais ma Motobécane, qu’il pleuve ou qu’il neige, et je refaisais les cinquante kilomètres qui me séparaient de Quimperlé où j’habitais. Je ne voulais pas d’un métier dessiné à l’avance, d’un destin forcé.

Et le comble du comble pour les grands-parents qui se targuent de faire de leur génie de petit-fils un major de l'X : L’école, ce n’était pas mon truc. J’ai passé trois fois mon bac. La dernière fois, en candidat libre. J’avais dit à mes parents que j’allais aux épreuves mais je suis resté dormir dans ma 2 CV. Il faut dire que j’avais une excuse : je préparais la course de L’Aurore (devenue la Solitaire du Figaro) au même moment ! Si j’avais eu le Bac, j’aurais sans doute intégré une école d’ingénieurs et j’aurais fini chef de je ne sais quoi, je ne sais où…

Propos choisis

Sur le sauvetage de Kevin Escoffier : Je l’ai cherché pendant sept heures, au sud de l’Afrique, où il avait chaviré. C’était comme chercher un confetti dans un infini. J’ai appelé Anne, ma femme, je pleurais : C’est la misère… je ne le trouve pas ! Tu es seul, la mer est mauvaise, c’est épuisant. Grâce à la nuit, et à sa lumière, je l’ai finalement repéré. Le moment le plus beau de ma vie, je crois. (Dans le Vendée Globe 2009, Jean Le Cam, lui-même naufragé à 250 milles au large du Cap Horn, avait été sauvé par Vincent Riou)

Sur le marin-héros : Faire du bien aux gens, c’est un réel bonheur. Et ils me le rendent bien. Mais à 60 balais, je ne risque pas d’attraper le melon !

Sur l'apprentissage de soi par soi : « Vous êtes bons, vous gagnez, parce que vous avez appris par vous-mêmes. Pas parce qu’on vous a dit comment il fallait faire. » (Phrase prononcée par Henri Desjoyeaux, fondateur de l'école des Glénans, à l'intention de Jean Le Cam et d'Hubert Desjoyeaux, mort en 2011)

Sur ton bateau Hubert (du nom du prénom de ton ami décédé) : « Nous sommes liés, mon bateau et moi. Je le ramène, il me ramène. Je le considère. Et quand il souffre, je souffre avec lui ».

Pour ces quatre mots choisis, allez, mon cher Jean, finalement, je te pardonne de ton propos liminaire. Ta modestie et ta discrétion légendaires dussent-elles en souffrir, je te déclare bachelier par contumace et docteur honoris causa de l'université des nautoniers-sauveteurs-constructeurs-humoristes. Avec mention.