Lors des 66è journées nationales d'études de l'ACOP-France organisées en septembre dernier dans la capitale des Gaules, j'ai animé un atelier d'échanges et de réflexion, sous le titre ''Les histoires d'amour finissent mal en général'', et au sous-titre plus académique ''D’un rendez-vous manqué entre les inspecteurs en orientation (IEN-IO) et les conseillers d'orientation-psychologues (COP) depuis 25 ans à la possibilité d’un lien : à quel prix ?" Cf. texte complet de présentation en annexe.

Un véritable rendez-vous manqué

De 1971 à 1991 (séquence conseiller d'orientation), les IEN-IO assurèrent un minimum de formation près des conseillers.ères d’orientation, y compris, pour certains d'entre eux, en intervenant en formation initiale, et eurent en charge la titularisation des conseillers sortant des centres de formation initiale : modules de formation, inspections, conseils personnalisés, tutorat (j'aurai pratiqué ainsi le métier d'inspecteur de 1987 à 1991).

La période 1991-2017 (séquence conseiller d'orientation-psychologue) aura constitué un long tunnel dans les relations professionnelles entre inspecteurs et conseillères et conseillers d'orientation-psychologues pendant lequel, d'abord subrepticement puis inexorablement, les conseillers.ères et inspecteurs.trices se seront éloignés les uns des autres. Il atteignit son acmé avec l’épisode Raffarin-régionalisation (2003). La plupart des IEN-IO et des COP (devenus psychologues à part entière à l'éducation nationale depuis le décret 2017-120 du 1er février 2017) se seront accoutumés à ce divorce par consentement mutuel et, jamais, le fossé ainsi creusé ne se sera comblé. Il n'est qu'à le constater douloureusement dans l'absence délétère et réitérée - sauf exception - des IEN-IO et des CSAIO dans les journées annuelles nationales d'études de l'ACOP-France alors que leur présence pro-active et régulière enrichissait les productions, les débats et les échanges professionnels dans ces congrès annuels jusqu'au début des années 1990. Il faut dire que, parallèlement, l'activité même des inspecteurs en orientation s'était largement éloignée de l'orientation jusqu'à devenir un fourre-tout à la libre disposition des directeurs académiques en département.

Les conditions d’un lien renoué

Le décret 2017-120 du 1er février 2017 indique que, « sous l’autorité du recteur d’académie et du directeur du centre d’information et d’orientation dans lequel ils sont affectés et en lien avec l’inspecteur de l’éducation nationale en charge de l’information et de l’orientation (IEN-IO), les psychologues de l’éducation nationale de la spécialité éducation, développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle contribuent à créer les conditions d’un équilibre psychologique des adolescents favorisant leur investissement scolaire ». Belle intention ministérielle bien que d'emblée euphémisée par le en lien avec. De quoi ce en lien avec pour le moins imprécis et indécis est-il le nom ? Nul n'en dit mot.

En atelier, le 21 septembre 2017, en bords de Rhône et Saône, dans la ville des Confluences, entre 18 psychologues de l'éducation nationale, 12 directeurs et directrices de CIO, 4 inspecteurs et inspectrices en orientation et une cheffe de service académique d'information et d'orientation, nous serons revenus sur plus d'un quart de siècle de rendez-vous manqué (1991-2017) et aurons tenu à brosser collectivement les conditions d'un renouement, d'un recollement, d'une nouvelle alliance.

LES 5 ACTIONS PRIORITAIRES A ENGAGER

(1) Un positionnement beaucoup plus académique que départemental des inspecteurs et inspectrices en orientation. Nous en sommes très loin et, quand on les accrédite pour des missions dans l'académie entière, c'est souvent pour tout autre chose que l'orientation.

(2) Un renforcement des champs, des temps et des lieux académiques et interacadémiques d'activité des IEN-IO. Cela semble totalement incongru aujourd'hui. Rappelons, à titre d'exemples, divers empêchements réels vécus personnellement ces dernières années : empêchement de mener une enquête académique, pourtant diligentée par le recteur, sur l'éducation à l'orientation dans un des bassins d'éducation de l'académie, empêchement de conduire une formation de chefs d'établissements dans plusieurs départements de l'académie, empêchement de finalisation de plusieurs documents d'utilité collective, absence totale d'aide et de valorisation pour les 10 éditions du Guide néo-cop/Guide néo-psy (ces 10 éditions ont été conçues, fabriquées artisanalement, éditées chaque année, de 2008 à 2017 sur initiatives personnelles de C. Grisaud et J. Vauloup), empêchement d'être associé de plus près aux travaux du rectorat-SAIO, etc.

(3) La création, près des IEN-IO, d'un à trois ou 4 postes, selon la taille des départements et académies, de professionnels chargés de mission dans les champs du conseil en orientation, de la psychologie à l'école, de la prévention du décrochage, du parcours avenir. Actuellement, et depuis longtemps, l'inspecteur en orientation est laissé seul comme un sous-officier subalterne sans aucune troupe pour agir : pour quelle efficacité ? pour quelle utilité ? pour quelle reconnaissance ?

(4) La priorisation au travail pédagogique et éducatif de terrain près des professionnels de l'orientation, de l'enseignement et de l'éducation. Or, on dénie avec constance aux inspectrices et inspecteurs en orientation toute compétence psychosociopédagogique. Et on les empêche de se constituer un pôle de compétences spécifique (cf. point 3, supra).

(5) La valorisation de la recherche, de l'innovation, de l'expérimentation, de la formation. Et non leur dénégation, comme c'est souvent le cas encore. Comment se fait-il, comment se peut-il que les rares inspecteurs et inspectrices en orientation à oser s'aventurer dans ce domaine soient au mieux considérés comme des touristes, au pire comme de dangereux innovateurs, des empêcheurs-de-tourner-en-rond, voire d'affreux rêveurs individualistes et incontrôlables ?

Ces cinq actions stratégiques sont, à nos yeux, d'autant plus urgentes à engager que, depuis 10 ans environ, on s'applique à recruter chaque année une part non négligeable de néo-IEN-IO hors des corps d'origine des professionnels de l'orientation.

Pendant les trois jours du congrès de Lyon en septembre 2018, il n'y eut que 8 inspecteurs et inspectrices en orientation présent.e.s à ce grand rendez-vous annuel de l'orientation... Soit 6 à 7% du corps des inspecteurs et inspectrices en orientation... Une misère... Et souvent, les mêmes, souvent les plus anciens, reviennent chaque année... Pourquoi un tel désintérêt manifeste de la part des inspecteurs et inspectrices en orientation pour la profession en actes, en réflexions, en débats ? Pourquoi un tel déficit d'incitation de la part des recteurs et des directeurs académiques pour que leurs inspecteurs en orientation aillent au contact régulier avec le terrain ? Interdirait-on aux inspecteurs de congresser et de se rapprocher vraiment des professionnel.l.e.s de l'orientation ? Qu'a-t-on à y gagner ?

Oui, ma chère Louise, à quoi et à qui servent les inspecteurs en orientation si, se prenant pour des inspecteurs adjoints aux directeurs des services académiques (DSDEN) ou jouant aux inspecteurs vie scolaire (IA-IPR), ils en oublient, comme c'est fréquemment le cas, de labourer quotidiennement leur orientation, ne produisant rien de nouveau alors que tout y est à réinventer, à réorienter ? Le champ épistémologique, pratique et professionnel de l'orientation, ses enjeux politiques, professionnels, éducatifs, scolaires, universitaires, économiques, sociaux, sociétaux, ontologiques seraient-ils si mineurs qu'on pût les scotomiser à ce point ou en laisser le décryptage, le défrichement, l'interprétation aux non-professionnels de l'orientation ?

A quoi servent les inspecteurs en orientation s'ils ne prennent pas le temps et la tâche ingrate, mais indispensable, de s'approprier l'histoire des idées, des pratiques, méthodes et outils, des travaux et des combats menés par les pionniers de l'orientation depuis désormais près d'un siècle ?

A quoi servent les inspecteurs en orientation s'ils se positionnent comme de simples factotums des directeurs académiques (DSDEN) au point que la nature réelle de leurs activités soit étroitement dépendante du bon vouloir des DSDEN sans que cela n'émeuve personne ?

A quoi servent les inspecteurs en orientation si on les laisse continûment seuls, sans équipe de collaborateurs et conseillers ou psychologues associés pour mener à bien autrement qu'en solitaires leur mission impossible ?

Il faudra plus qu'un inspecteur gadget ou qu'un inspecteur Colombo pour réhabiliter, restaurer et amplifier l'intérêt et l'utilité des inspecteurs en orientation. Et en faire autre chose que des inspecteurs carpettes !

Billet modifié le 26 mai 2018