Sait-on que, déjà présent dans le premier degré et au collège, l'absentéisme s'aggrave particulièrement chez les lycéens professionnels ?

Et croit-on vraiment qu'en rendant facultative l'école à partir du 11 mai, on donne un signal correct sur la valeur de l'école obligatoire et ce qui s'y joue d'unique et d'irremplaçable ?

Sait-on que chaque jour supplémentaire sans école creuse les inégalités, déjà fort marquées en France, entre les adolescent.e.s qui trouvent dans leur famille ''l'habitus'', les codes scolaires et les ressources idoines pour progresser même à distance, et celles et ceux qui ont décroché depuis longtemps déjà de tout acte scolaire faute de codes, de soutien familial, d'habitat décent, de motivation intrinsèque ou, éventuellement, mais ce n'est pas la première contrainte, de matériel informatique ? Sait-on que les professeur.e.s, qui font, depuis la mi-mars, un travail de grande qualité non seulement pour préparer et mettre à disposition en ligne des contenus, des progressions, des évaluations, mais aussi pour contacter individuellement chaque élève, chaque famille, auront perdu, dès les premiers jours, tout contact avec nombre d'élèves et de familles des plus fragiles (ULIS, SEGPA, Lycéens professionnels, pôles insertion de la mission de lutte contre le décrochage scolaire, aide sociale à l'enfance, enfants et adolescent.e.s scolarisé.e.s en réseaux d'éducation prioritaire, jeunes migrants...) ?

Voyons-nous les dégâts incommensurables et parfois irrémédiables, que causerait une reprise de scolarité seulement en septembre, soit, au bilan, six mois sans école pour toute une génération d'adolescent.e.s français.e.s ? Du jamais vu ! A-t-on imaginé et évalué le coût de l'ennui, des violences familiales et sociales, des déficits cognitifs, des souffrances psychiques, de l'isolement psychosocial de la génération COVID-ADO-VIRUS ? Et combien de lycéens professionnels, d'apprentis et d'étudiants en dernière année de formation professionnelle subiront sans succès, pendant de trop longs mois interminables, les affres de la recherche d'emploi dans un marché de l'emploi rabougri et déprimé ?

Le moment des enfants et des jeunes est venu. Aucun déconfinement ne pourra être réussi s'il ne protège davantage sa jeunesse. En prendre soin n'est pas la mettre à l'arrêt ni à l'abri ni sous l'éteignoir durant six mois, voire plus, et accroître encore son addiction notoire aux écrans. Elle mérite mieux que cela. En effet, elle seule détient les clés d'un avenir plus décent et convenable, d'une planète vivable pour tous et pour chacun, et, pour commencer, de son propre développement physique, cognitif, psychique et social. Si du moins, nous savons en faire notre alliée et non notre ennemie. Et si nous tentons d'éviter que ne se creusent encore plus les inégalités entre la jeunesse précaire (1) et la jeunesse pré carré. Le 20 avril, Annabel Desgrées-du-Lou exhortait les pouvoirs publics à proposer dès à présent, ou en septembre, une mission de service civique aux jeunes de 16-25 ans livrés au désoeuvrement, à l'ennui et à l'isolement social. Le service civique est en effet un dispositif beaucoup plus tangible, engageant, formateur et utile que l'évanescent service national universel ; depuis 2010, il a montré toute son efficacité. D'autres pistes existent : réhabiliter les camps de jeunesse et colonies de vacances sportifs et culturels ; permettre aux lycéens aussi, de manière sécurisée et adaptée mais socialisée, de mettre le clap de FIN sur leur année scolaire et de revoir leur classe quelques jours. Pourvu qu'on n'oublie pas l'enfance et la jeunesse dans cette affaire. Pourvu qu'on n'oublie pas trop tard que l'instruction à domicile et le télé-enseignement ne sauraient remplacer l'école. Comme l'a dit Edgar Morin, la crise sanitaire n'est qu'un aspect d'une polycrise, d'une crise globale. S'il vous plaît, ne faisons pas de l'enfance et de la jeunesse les dindons et les damnés de la métacrise qui est et qui vient. Nous le regretterions amèrement. Dis papa, c'est quand q'tu m'emmènes à l'école ?

Ce billet a été modifié le 23 mai 2020, puis le 19 juillet 2020

(1) Dans un billet paru le 6 novembre 2005, j'avais distingué la génération précaire et la génération pré carré, et invité à promouvoir une génération confiance. Texte en annexe.

Cinq à six mois sans école, c'est une catastrophe annoncée, par Jean-Paul Delahaye, Le Monde.fr, 23 mai 2020

Des absences au décrochage scolaire ? Revue Enfances et psy, n°84, 2020. Une clinique du décrochage et de l'accrochage. Ce que l'absent dit, refus scolaire, phobie scolaire, troubles psychiques... Place des familles, travail des maisons des adolescent.e.s : prévenir le décrochage. favoriser l'accrochage.